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AATON


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Construire politiquement

L'Age Moderne du Cinéma Français De la Nouvelle Vague à nos jours

Jean-Michel Frodon* / Flamarion 1995 ISBN: 2-08-067112-X / pp 323-324-325-326.
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Construire politiquement
L'un des épisodes les plus remarquables (1) dans l'histoire du cinéma issu de Mai 68 ne se traduit pas, directement au moins, sur les écrans.

Il s'agit cette fois de remettre en cause le processus même d'existence des films en inventant un nouveau matériel adapté aux besoins d'un nouveau cinéma - matériel lui-même fabriqué selon de nouveaux rapports de travail. En 1967, Jean-Pierre Beauviala, jeune et brillant ingénieur, maître-assistant en électronique à l'université de Grenoble et passionné de cinéma, conçoit le projet de tourner un film. Projet éminemment politique puisqu'il s'agit de raconter la place des hommes dans la ville. Ayant constaté que le matériel correspondant à sont projet tel qu'il l'imagine n'existe pas, il entreprend de le fabriquer. Il construit donc un prototype, dont la principale nouveauté consiste à donner aux prises de vues et de son une référence unique : l'heure à laquelle ces images et ces sons ont été captés s'inscrit en clair sur la pellicule et sur la bande magnétique. Ce procédé permet de retrouver ensuite la simultanéité d'événements que la technique de tournage oblige à disjoindre. Il ne révolutionne pas seulement les conditions pratiques de réalisation et de montage, il dépasse l'une des frontières auxquelles se heurtait le " cinéma-enregistrement ", tel que le concevait le cinéma moderne, contraint de ne prélever simultanément qu'une image et un son à la fois - contraint, donc, de recourir à un artifice pour inscrire dans un films l'existence au même moment de réalités différentes, et éventuellement contradictoires. Sans renoncer aux prérogatives de la mise en scène, le " marquage temporel " de Beauviala donne la possibilité d'élargir le " cinéma-fenêtre sur le monde " des dimensions d'une lucarne à celles d'une baie panoramique.

Les responsables du premier fabricant de caméra, Eclair n'ont pas plus tôt vu des photos de ce qu'a fabriqué Beauviala en bricolant une Arriflex qu'ils l'engagent comme ingénieur-conseil. Ils ne se soucient pas des enjeux politiques et esthétiques qui ont donné naissance au prototype, mais la virtuosité de sa réalisation et les solutions pratiques qu'elles permettent suffisent à susciter l'intérêt pour l'invention, et pour l'inventeur. Chez Eclair, qui fabrique les caméras conçues par André Coutant, Beauviala mettra notamment au point la première caméra 16 millimètres légère, avec prise de son intégrée. Quelques barricades plus tard, alors qu'Eclair est racheté par un producteur anglo-saxon (Harry Saltzman, enrichi par les James Bond) en même temps que l'autre fleuron de la fabrication de caméra français, Debrie, Beauviala s'installe à son compte, toujours à Grenoble. Il n'a pas d'argent, mais il a des idées, et des amis. Il a surtout l'idée de travailler en fonction des besoins de ses amis cinéastes, le plus connu parmi les Français étant Jean Rouch, susceptible à la fois de préciser les demandes d'un documentariste chevronné et de faire connaître à l'extérieur les découvertes de la toute jeune société, Aäton, installée dans une ancienne fabrique de chaises. Parmi ces amis précieux, il y aura aussi la fine fleur du documentaire militant américain (Pennebaker, Leacock, les frères Maysles, Barbara Copple), et encore Louis Malle, Jean-Luc Godard, Félix Guattari... Mais aussi des techniciens et des ingénieurs, pour la plupart rencontrés chez Eclair, et qui, tentés par l'ambition et l'esprit de cette aventure, rejoignent Beauviala à Grenoble. Malgré son aspect hirsute et son ignorance des règles élémentaires de la gestion, la créativité de cette équipe et le prestige de ceux qui l'appuient convainquent les financiers d'investir dans cet atelier, bien qu'on y remette en cause les plus fondamentales notions de hiérarchie et de discipline d'entreprise. Encore faut-il savoir ce qu'on cherche à fabriquer: deux projets concurrents vont à la fois stimuler et disperser les forces du groupe. D'une part, à l'instigation d'un militant du documentaire installé en Amérique et lié aux Black Panthers et aux organisations du tiers monde, Jean-Philippe Carson, une "caméra de brousse", aussi simple et robuste que possible et capable d'utiliser du matériel et de la pellicule de récupération, ou facile à dérober. Elle est destinée à être utilisée par des guérilleros, sur les lieux mêmes de leur action. Fabriquer cet appareil fait partie d'un projet global d'utilisation "pauvre" de l'image par les révolutionnaires, que Carson appelle "Cinéminima", dont les règles sont la pédagogie et l'indépendance vis-à-vis de l'industrie et des pouvoirs. Partageant les motivations strictement militantes de son ami, Beauviala est pourtant réticent envers l'objet qu'il est censé fabriquer, pour des raisons théoriques: la "caméra de brousse" exige que la prise de son soit incorporée dans la caméra. Poussant la réflexion politique qui sous-tend le cinéma moderne, il a compris que lier ainsi son et image, c'est asservir l'un à l'autre, perdre leur richesse propre et la richesse des rapports qui les unissent et les opposent dans l'enregistrement distinct: bref, sur cette question comme sur beaucoup d'autres, il est en avance de vingt ans dans la réflexion sur ce que sera la misère audiovisuelle.

Le second projet est techniquement beaucoup plus sophistiqué, et moins "politique" en apparence: il s'agit de la caméra (16 millimètres toujours) dite du chat sur l'épaule. Une caméra intelligente, conforme aux contraintes physiques comme aux besoins techniques du cinéaste opérateur, légère, rationnelle, ergonomique. Et avec le fameux marquage en temps universel. Destinée à modifier les conditions de travail de tous les usagers, elle présente, aussi, des perspectives commerciales bien plus prometteuses pour une entreprise en permanence au bord du dépôt de bilan. Aäton va travailler simultanément sur les deux idées, jusqu'à la mort accidentelle de Carson en 1974. Mais le "chat sur l'épaule", qui a la préférence de Beauviala, progresse le plus vite, et séduit bientôt opérateurs, techniciens et acheteurs de la B.B.C., de la télé suédoise, puis de la S.F.P. et de la première chaîne : dès 1971, la première maquette de la caméra 16 millimètres, qui sera effectivement livrée en 1973 sous le nom d'Aäton 7A, présente des qualités inconnues de maniabilité, de fiabilité et de précision. Aäton semble alors promis à un bel avenir. Mais en 1974-1975, comme cela se produit alors pour la plupart des tentatives issues de Mai 68, les lois dominantes de la société vont rattraper l'expérience doublement pilote de Beauviala, dans le domaine technique sur lequel il travaille et dans l'organisation différente de la production qu'il a tenté d'initier. La société grenobloise tangue dangereusement, mais ne coule pas. Mieux, les caméras qui sortent de ses ateliers sont désormais équipées d'un viseur vidéo permettant de suivre sur un écran exactement ce que filme la caméra. Le procédé est déjà par lui-même riche de potentialités (et aussi de dangers, comme on le verra plus loin avec les dérives de la Louma). Mais, pour le mettre au point, Beauviala s'est livré à des recherches de miniaturisation, qui lui ont permis d'inventer... une autre caméra. Une caméra vidéo celle-là, baptisée la Paluche, et qui possède l'apparence et la maniabilité d'un micro au bout de son fil. Comme toujours chez Aäton, cette invention technique s'accompagne d'une réflexion théorique promise à un bel avenir, cette fois sur les avantages respectifs des techniques cinéma et vidéo.

Jean-Pierre Beauviala finira par réaliser ce qui avait été son objectif de départ, le marquage en clair du temps sur la pellicule et sur la bande-son. En modifiant les conditions de tournage en équipe légère, et le montage, il permet à des équipes travaillant dans des conditions de reportage ou d'enquêtes de ne plus être obligées de suivre les normes élaborées pour le 35 millimètre en studio. L'aventure " technique " d'Aäton n'est pas seulement celle d'un inventeur génial qui ne serait liée à Mai 68 que parce que le type a les cheveux longs et un vocabulaire de contestataire. Certes Beauviala a l'esprit fertile et un impressionnant bagage technique. Pourtant c'est bien en se posant des questions nouvelles, des questions politiques sur le cinéma, et en se rebellant contre les habitudes et les conformismes en usage chez les fabricants, qu'il a inventé une multitude de réponses mécaniques, optiques et électroniques. Réponses assez fécondes pour que les grandes sociétés internationales de fabrication de matériel de cinéma et vidéo tentent ensuite de les imiter ou de les voler. Un procès intenté par Arriflex entraînera ainsi, en février 1985, le dépôt de bilan d'Aaton, qui renaîtra néanmoins de ses cendres.

(1) Début 1978, les Cahiers du Cinéma ont consacré quatre numéros successifs (n° 285, 286,287, et 288) au récit de son expérience par Jean-Pierre Beauviala. La suite de ses aventures fera l'objet dans la même revue, de deux entretiens mémorables entre Beauviala et Godard, publiés durant l'été 1983.

* responsable de la rubrique cinéma au journal "Le Monde".



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